Journal intime d’une freelifeuse néonomade, Chap. 1

 

Crédit Enrico Barazzoni

 

Journaliste free lance, j’ai choisi depuis 6 ans d’être viscéralement moi-même et de libérer mes identités multiples. Je me débrouille pour vivre librement, au rythme de la sérendipidité, de la simplicité volontaire et de l’aventure d’être soi.  Je suis ce qu’on appelle une freelifeuse.   (Version originale de l’article paru dans le numéro 7 de We Demain)

 

« L’homme est une marionnette dont les aléas de l’existence tirent les fils », disait le maître indien Swâmi Prajnânpa. La seule liberté est peut-être celle de laisser l’existence décider et de savoir jouer avec elle. 6 septembre 2013, mes dix cartons tiennent dans la Kangoo garée dans le hall de la rue Bergère, dans le 9ème. A force de déménager, je n‘ai plus grand chose. C’est la voiture d’un ami du tango, Frédéric, permaculteur. Il a accepté de m’amener jusqu’à Barcelone. J’avais quitté cette ville l’année d’avant pour devenir conseillère de Corinne Lepage. Une rencontre improvisée avec l’ancienne Ministre de l’environnement à Avignon fin juillet 2012 avait débouché sur une proposition de collaboration. Ma revue REZOmag dont la baseline s’intitulait « le sens est ailleurs » cofondée à Barcelone en 2010 battant de l’aile, je la mettais donc entre parenthèses avec l’espoir de pouvoir contribuer à changer le monde à ma manière. Dix mois plus tard, mon solde de tout compte récupéré dans les locaux du parlement européen à Paris boulevard Saint-Germain , je renoue avec mes identités multiples : une journaliste néonomade, créative culturelle et « danseuse diurne de la vie ». Je ne peux alors plus payer ma location, trop chère pour ma vie lente de freelifeuse. Je décide de vivre à nouveau entre les deux villes avec un loyer à moindre coût à Barcelone, et une location à la nuit dans mon ancien appartement à Paris : mes anciens colocs acceptent que j’alterne entre le canapé et leur chambre quand ils ne sont pas là. Quant à mon futur colocataire barcelonais, je l’ai juste vu sur Skype lorsqu’il m’a fait visiter l’appartement avec la caméra de son I-phone. Après 11h de voyage, un emménagement express, quelques bières et une escalivada -du pain avec des poivrons, de l’oignon, finement préparés avec des sardines volées dans le restaurant dans lequel il travaille auprès d’un chef étoilé- mon nouveau colocataire finit par m’avouer, un peu éméché qu’il n’est autre qu’un ancien trafiquant de drogue international. Son portable a été pris en filature lorsqu’il allait chercher sa marchandise à Ceuta, au détroit de Gibraltar, avant de l’envoyer au reste de l’Europe. Il risque 14 ans de prison. Je lui annonce mon départ moins de 24heures plus tard et j’atterris avec mes cartons en catastrophe chez un ami, Guillaume, dans un somptueux duplex au dernier étage d’un immeuble avec terrasse exposée au soleil toute la journée. Je dois y rester une semaine. J’y suis toujours entre deux voyages à Paris.

crédit Enrico Barazzoni

A bord du train de vie d’une freelifeuse, les lieux, les opportunités, les rencontres défilent au gré du hasard. A travers les fenêtres « jour », « semaine », « mois », « année » du calendrier de mon Mac Book Air, j’effectue du regard des va et viens. « Lun.23 septembre 2013, 17 :00 RDV Etienne Klein, Objet : physique quantique, café Le Rostand, jardin du Luxembourg/19 :00 méditation/ Jeu.26 septembre 2013 départ Orly Ouest, réserver taxi partagé Wecab. /Semaine 7 octobre, 2013 montage Paris reportage TV maison flottante, autosuffisante, mobile. / Mar.22 octobre, Pecha Kucha du Global Eco Forum de Barcelone./ 8-9-10 novembre 2013, Tango Marathon Paris/ Mer.13 novembre 2013, Dîner conspirateurs positifs, Institut des futurs souhaitables. / Mar.19 novembre 2013, conférence Ben Flanner, fermes agricoles toits de Brooklyn, Institut d’Architecture avancée de Catalogne». Pas une journée ne ressemble à une autre mais certaines sont plus représentatives que d’autres d’une vie menée au rythme de la sérendipité.

Barcelone, mercredi 4 décembre 2013, je sors de mon immeuble, carrer Bailen, pas très loin du passeig San Joan et de la Sagrada Familia. La lumière frontale me contraint à enfiler mes lunettes de soleil malgré le solstice d’hiver qui approche. Elle redore les parois des immeubles modernistes catalans, et finit sa course sur les dalles des larges trottoirs du quartier de l’Exaimple au milieu des ombres des quidams qui déambulent avec nonchalance. Je me dirige vers le très bobo quartier de Gracia pour voguer d’un café à l’autre à la merci des connections Wifi. Mon ordinateur portable sous le bras, j’alterne entre le Godot, carrer (rue) Sant Domènec, l’auberge de jeunesse Generator, carrer Corsega, et mon restaurant Slow food, carrer Venus où je déjeune presque chaque jour vers 15h00 pour un menu à 10 euros, chez ma nouvelle amie Cécile. Cette ex-parisienne travaillait dans le milieu de la production de pub pour des marques de luxe. Elle a monté son restaurant « D’aquì », (d’ici en catalan), et ne se fournit qu’auprès de coopératives de producteurs bios catalans. « Il est loin le temps où je courais les ventes de presse à Paris pour remplir mon placard de fringues branchées », s’amuse Cécile avec un fichu sur la tête. J’acquiesce. Elle me parle d’André Broessel, l’associé allemand de son compagnon, qui vient d’inventer les sphères solaires. Depuis son atelier du quartier populaire de Poble sec, ce savant fou a repris le concept de l’effet loupe en observant par hasard les billes de sa fille, pour optimiser la captation de l’énergie du soleil à travers la transparence de la sphère et sa forme incurvée. Le lendemain matin, après avoir avalé un capuccino au Primavera café, à 1,40 euro où je peux lire la 4ème de couverture de la Vanguardia –elle recèle souvent de portraits d’acteurs du changement- je pars rendre visite à l’homme aux lunettes de soleil à verres jaunes, d’après la vidéo futuriste prévue pour la campagne de crowdfunding. Sa fameuse invention, apparemment plus efficace qu’un simple panneau solaire, a récemment attiré l’attention des architectes du gratte ciel Burj Khalifa de Dubaï qui l’ont invité à présenter son projet. La campagne de financement participatif vient d’ailleurs de rafler 217 000 dollars.

 

Clandestine, comme les petits bonheurs volés auxquels elle invite


Le soir venu, après quelques interviews sur skype, je vais à une milonga (bal) de tango. Clandestine, comme les petits bonheurs volés auxquels elle invite, toujours dans le quartier de Gracia, dans un immeuble délabré Carrer Mare de Deu dels Desemparats. Au deuxième étage, derrière l’épais rideau bleu de la porte d’entrée, une vingtaine de personnes s’y retrouvent le mercredi et le vendredi soir. Tous les profils s’y mélangent : un pompier, une prof de maths, une graphiste, un champion de poker, un réparateur de machines à laver le linge, un comédien, un peintre, un guide touristique, une avocate, une ostéopathe. Les âmes libres et parfois esseulées viennent chercher un peu de réconfort dans la chaleur d’un abrazo cerrado (bras fermés). Cette promenade de danseurs enlacés, dont les pas félins s’entremêlent avec la précision de l’aiguille d’une machine à coudre, est un repère de freelifers. S’il n’y a pas un modèle type, car par définition le freelifer explore ses affinités multiples, il ne sait faire autre chose qu’être viscéralement lui-même. Et c’est souvent en se libérant du diktat de l’argent et d’une vie rythmée par des obligations et de fausses croyances, que tout devient possible. Avoir le courage d’être soi, être en accord avec ses valeurs, devient alors presque maladif chez lui. Persévérer dans son être, se mue en maudite chance. Car ce choix ne veut pas dire qu’il vogue sur un fleuve tranquille, non, il apprend juste à danser avec le chaos, « Faut-il que l’on s’aime et qu’on aime la vie ».

Crédit Paco Sanz

Celui qui m’a fait entrer dans le tango, il y a trois ans, c’est Marc. Rencontré par hasard dans une boite de nuit au dernier étage de l’hôtel Me à Barcelone, il a été un vrai passeur de liens, voire un fixeur dans ce monde de demain. Ce bourgeois catalan repenti, se partage entre son palais gothique en ruines à Cardona, (vers Montserrat en Catalogne), et surfe d’un canapé à un autre à Barcelone. Il loge dans son palais gratuitement des amis en échange de services rendus. Il m’a présenté Alex Capdevila qui est parti en Pologne pour construire ses maisons flottantes autosuffisantes sur l’Oder à Wroclaw ; son vieil ami d’enfance Fernando Casado qui a créé Global CAD, le Centre d’Alliance et de Développement, basé entre Barcelone et Washington, spécialiste de la base de la pyramide (les populations pauvres). Ce dernier organisait chaque mois dans son appartement des projections de documentaires militants. J’y ai rencontré bon nombre d’artistes, et de fil en aiguille je suis tombée sur Ana Martinez, coordinatrice des laboratoires de l’autosuffisance à Valldaura, dans les collines de Collserola, avec qui nous allons monter un Do Tank axé sur l’empowerment citoyen.

Nous sommes toujours à la milonga de tango « El desbande ». Entre deux danses, on papotte souvent accoudé au bar, encore bercé par la chorégraphie improvisée du dernier tango. « Vous êtres française ? » me demande une femme fine. « Oui, pourquoi ? » ; « J’adore la France, vous faites quoi dans la vie ? », « Je suis journaliste free lance entre Paris et Barcelone, je m’intéresse aux changements de société, tout ce qui porte le stigmate d’une (r)évolution ou d’une transition vers le monde de demain, quelque soit le domaine. Ca peut aller de l’agriculture, à l’énergie, en passant par l’économie, les nouvelles technologies ou la e-democratie. J’utilise Barcelone comme mon laboratoire », je lui réponds. « Vous devez connaître le Parti X alors ? », me demande-t-elle. « Oui, le parti des indignés ! Bien sûr, je m’y intéresse depuis sa création, mais vu qu’ils souhaitent fonctionner avec l’anonymat, ça fait un an que j’en cherche le fondateur ». « C’est moi », me répond Simona Levi. « Alors ça c’est incroyable, c’est le destin ! », je m’exclame. « C’est vrai que nous essayons de couper court avec les anciennes logiques politiques basée sur l’ego. », me répond-elle. Je me souviens encore de mes tentatives vaines pour les rencontrer, intéressée par leurs nouvelles techniques de démocratie directe, de pouvoir latéral, et de financement participatif. J’avais même proposé à Corinne Lepage qu’elle s’inspire d’eux pour son mouvement citoyen. Composés de membre de la société civile, ils réinventent la politique en se basant sur les travaux issus des assemblées de la génération du mouvement 15 M (né à la puerta del sol à Madrid le 15 mai 2011). Un reportage est prévu pour la suivre en déplacement pour les élections européennes. Voulant fonctionner avec le minimum d’argent on me propose d’y aller en covoiturage et de dormir chez des membres du parti. Je pars avec un photojournaliste italien, rencontré à un happening de théâtre, il vit sur un bateau dans le port de Barcelone.

De retour à Paris, j’expose mes aventures à l’équipe de We demain, autour d’un déjeuner à la pizzeria de l’avenue Victor Cresson à Issy les Moulineaux. « Mmmmm, douteux ton truc Zoydo, en quoi les sphères solaires sont l’invention du siècle ? », me demande circonspect François Siegel, notre directeur de publication. « Le dispositif a un tracking system, c’est à dire un bras avec une lentille intégrée qui suit le mouvement du soleil toute la journée et capte ainsi l’énergie en permanence. Un simple panneau solaire ne capte les meilleurs rayons du soleil que 15 minutes par jour selon l’inventeur puisqu’il est fixe! », je réponds, fatiguée de devoir me battre pour vendre mes sujets. « Et le parti X, la politique de demain, ça ne vous intéresse pas ? », j’insiste. « T’es trop enthousiaste Zygotto, tu vis trop le changement à l’échelle personnelle, essaye de prendre du recul ! », me répond Jean-Louis Morzatti, notre rédacteur en chef.

11 février 2014, 20h30, 17 Rue de Montyon, dans le 9 ème arrondissement, une soirée privée est donnée au Floquifil, une cave à vin et table d’hôtes hors du temps, au décor digne d’un roman de Maupassant : cheminée, pierres apparentes, bois, mobilier déniché dans des brocantes, vieilles lampes, fauteuils clubs en cuir. Pour fêter le premier anniversaire de son restaurant, Philippe Pourriel personnage haut en couleurs, mi-aristocrate, mi-révolutionnaire affublé d’un couvre-chef de flibustier a convié ses clients les plus fidèles. Le thème de la soirée : chapeau. C’est ici, lorsque je suis à Paris, que j’écris parfois mes articles et je déjeune ou dîne avec des acteurs du changement, allant du tribunal de la nature, de la finance éthique jusqu’à la e-democracy.

Coiffée du Borsalino de feu mon grand-père, je n’ai rien changé à mon accoutrement de libertaire. La première fois que je l’ai porté il y a 6 ans, je m’évadais de l’univers aseptisé et carcéral d’une tour de la Défense où je travaillais comme petit soldat du journalisme pour un quotidien gratuit lancé par un grand industriel français. Quelques jours après ma démission, je brandissais mon chapeau sur la tête comme la revendication d’une différence, et le début d’une odyssée : « Deviens qui tu es ». J’entamais alors un processus de révolution d’être soi, en quête de mes valeurs et de ma créativité. Je ne voulais plus perdre ma vie à la gagner, mais bel et bien lui donner du sens. Après une tentative infructueuse de collaboration dans un site web d’informations en flux continu, où la dictature de l’immédiateté menaçait ma liberté naissante, je décidais de partir à Barcelone pour trois mois. Au programme, un trimestre de formation au reportage Télé à l’université Pompeu Fabra pour renouer avec le terrain, des rêves et des choses à dire plein mes valises et un accès illimité à une école de danse. Flamenco, Jazz, danse classique, danse contemporaine, hip hop, tout y est passé, il fallait bien que le corps exulte. J’ai surtout appris à insuffler dans ma vie du lâcher prise. Et lorsque j’ai goûté à la sensation grisante d’être passé de l’autre côté du miroir, il n’y avait plus de retour en arrière possible. J’acceptais alors en toute liberté de me soumettre aux seules lois de l’existence. Les trois mois se sont prolongés en années, pendant lesquels j’ai répondu aux opportunités qui s’offraient à moi, et oscillé d’un rôle à un autre comme dans une valse à mille temps : je passais de l’écriture d’un projet personnel d’émission de télé pour TVE (Télévision espagnole) sur les héros écolos du quotidien, à un petit job de vendeuse à la sauvette sur la plage de la Barceloneta et les ramblas, de réalisatrice d’un documentaire de 15 minutes sur les contaminants toxiques persistants de l’industrie agro-alimentaire et chimique pour un concours de la fondation de la biodiversité à serveuse de diner sur des yatchs dans le port de Barcelone.

Les événements s’enchainent comme dans un roman. Ils viennent à moi, comme un coup de baguette magique quand j’en ai besoin. Ma première année à Barcelone a ainsi été ponctuée de projets créatifs et de système D pour accompagner le bon déroulement de ces derniers : billetterie dans une soirée underground de Poblenou, vendeuse d’un jour au magasin « Sacrés Français » de mes amis Christophe et Guillaume, prof de Français, assistante du professeur de tango, rien ne me lassait car tout était fugace, mais opportun. Mon travail de rédactrice en chef du magazine local des Français de Barcelone payé 500 euros le mois au noir a finalement débouché à la co-création de mon magazine REZO lorsque le directeur de publication nous a tous virés du jour au lendemain. Né de la résilience, le premier numéro voit le jour sous le titre « Le monde change n’ayez pas peur ! ». Pendant un an et demi, ce magazine, fonctionne en grande partie grâce au troc. D’ailleurs, l’échange de services rythme toujours mon quotidien, comme par exemple, donner des cours de français pour recevoir des cours de tango, ou défiler pour une marque locale d’écharpe en laine tricotée à la main « True nature », contre un processus de coaching personnalisé.

 

Crédit Enrico Barazzoni

Aujourd’hui encore, j’apprends à danser avec la vie dans un corps à corps sensuel où je me laisse guider par ses imprévus, son langage. J’accompagne ses mouvements, qu’ils soient harmonieux ou dissonants. Tout devient nourriture. Poésie. D’ailleurs, en langage des oiseaux, la magie signifie « l’âme agit ». C’est ainsi qu’en janvier 2012 j’ai trouvé mon appartement, aux urgences d’un hôpital. Après avoir surfé d’un canapé à l’autre chez des copains, j’avais atterri dans une chambre de service à 175 euros, dans les quartiers chics de Sarria, chez des footballers argentins à la retraite recommandés par Andrés, mon ami architecte. La légende dit que Maradona avait occupé cet appartement. J’ai foncé. Le lit de camp aux allures d’hôpital de guerre a eu raison de mon dos et j’ai atterri aux urgences, totalement bloquée. En larmes devant le médecin urgentiste désemparé, il m’a proposé : « ça vous dit une super machine à café, un dressing juste pour vous et un lit king size pour 200 euros ? ». Entre deux ordonnances, il me glissait son numéro de téléphone et son adresse. « Carrer Pallars 158, 08005 Barcelona », dans les anciens quartiers industriels de Poblenou, à dix minutes à pied de la plage. J’emménageais deux jours plus tard.

Il est 22heures au Floquifil, à Paris. Je suis accompagnée de ma colocataire italienne chirurgienne des viscères, Silvia. Deux coupes de champagnes, un verre de côte de Brouilly, deux verrines de tartare de saumon à la mangue, et quelques tranches de Jamon iberico de bellota plus tard (accès au buffet et à la cave à volonté pour 15 euros, le freelifer est le roi du bon plan), j’entends s’échapper d’une conversation le mot « Barcelone ». « Vous habitez à Barcelone ? », je demande au jeune homme en pleine conversation. « Non, je vais juste au World Mobile Congress pendant une semaine » « Ah oui c’est vrai, j’avais oublié, je voulais m’accréditer », « Pas la peine, je vous invite, donnez-moi votre mail », me propose cet employé généreux de chez Orange. Deux semaines plus tard, me voilà faisant la queue dans la titanesque Fira de Barcelone pour attendre la venue de Mark Zuckerberg, prévue à 18h. Nous sommes une bonne centaine, là, à patienter depuis 16 heures. J’appelle François Siegel pour lui proposer un sujet : « On ne sera plus dans l’actu, c’est pas la peine, en revanche dépêche toi de nous rendre ton papier de free lifeuse », me répond-il. Tant pis, j’y suis. Dans la queue, je m’amuse à regarder les prénoms des badges : Kok, Filomena, Deepak, Pablo, Takashi, Bernard, Nikos, Camileo, Tom, Tannas, c’est cette mixité que je suis venue chercher à Barcelone. La « rock star » -en jean basket de 29 ans-, presque « président » d’un 6ème continent finira par arriver. A la question posée par le journaliste Bruno Sokolowicz de la Radio Nationale Espagnole « Comment voyez-vous Facebook dans 20 ans et que comptez-vous faire pour rendre le monde meilleur? », Mark Zuckerberg a juste répondu: « Vous ne croyez pas que j’en fais déjà assez?! » C’était une des phrases de fin de la conférence avant qu’il ne reparte aussi vite qu’il est arrivé, le sourire aux lèvres, les joues rosées et l’air timide, en se dérobant derrière le décor, comme un génie qui retourne dans sa lampe. Pas un mot sur l’environnement. Pour rendre le monde meilleur, il faut simplement être soi. Je fais partie de ceux qui, aussi petits soient-ils, souhaitent incarner le changement qu’ils veulent voir dans le monde. Et y croient. Mon défi, c’est d’être le plus libre possible pour vivre selon mes valeurs, mes biorythmes et surtout partager du temps avec les autres, car là est la grande valeur du monde de demain. Donner du sens à ce que l’on fait, à nos relations avec les autres. Et à la vie.

 

Valérie Zoydo

Créatifs culturels versus désabusés sceptiques

Contre toute attente, 30 % de la population française est créative culturelle. Ce chiffre étonne car les désabusés sceptiques sont normalement ceux qui sont représentés dans les médias traditionnels.

Patrick Viveret, philosophe français, évoque dans cet extrait une étude sociologique dans laquelle on aurait détecté l’émergence d’un nouveau courant socio-culturel : les créatifs culturels. Il s’agit d’un changement de posture dans le rapport avec l’écologie, entre l’être et le paraître, dans le rapport hommes et femmes, et une ouverture multiculturelle, une forte implication sociale, un intérêt pour les questions du sens et spirituelles au sens large.

V.Z

 

Rézo mag : le sens est ailleurs

Le dialogue Interculturel selon Rézo

Grâce à Internet, tous les médias, quels qu’ils soient, auraient aujourd’hui la possibilité de toucher un public international. Pourtant, cette opportunité technologique ne suffit pas à leur donner une dimension globale. Pour y parvenir, les médias doivent réfléchir à un moyen de s’adresser à des publics diversifiés, les relier à travers un dialogue interculturel, une des valeurs fondamentales de francophonie.

En créant Rézo mag en octobre 2010, nous nous sommes appuyés sur cette caractéristique essentielle. Nous ne voulions pas que la francophonie soit une fin en soi, mais un moyen pour explorer un langage universel : la quête de sens. Parallèlement à cela, la nécessité de dialoguer entre acteurs (experts de la société civile, journalistes, bloggers, philosophes, scientifiques, artistes, entrepreneurs sociaux, ONG…) nous est apparue comme un des enjeux des années à venir pour réfléchir autour de problématiques désormais planétaires et interconnectées qui ont des répercussions à l’échelle locale : la gestion de la crise énergétique, le réchauffement global , la lutte contre les dérives des marchés financiers, les abus de l’industrie agro-alimentaire, la perte de sens, la réflexion autour de l’équité sociale au niveau mondial, la définition de nouvelles valeurs comme par exemple, la culture « slow » ou la simplicité volontaire…

Pour ce faire, nous avons profité du fait que Rézo mag soit encore un média naissant, libre, indépendant pour se permettre quelques audaces au niveau éditorial, s’adresser à une cible urbaine, engagée, qui n’a pas encore conscience d’elle-même et qui n’a pas de frontières, à mi-chemin entre les créatifs culturels et les creative class : les nomades créatifs. Nous utilisons donc Rézo mag comme un laboratoire journalistique, toujours dans cette recherche de langage universel. En réalité celui-ci existe déjà à travers la philosophie, l’art contemporain, la danse, la musique, la photographie, la gastronomie, les nouvelles technologies, l’innovation, la citoyenneté, les échanges économiques, le lien social, l’environnement, les sciences, l’anthropologie… Autant de thématiques que nous avons choisies de traiter dans notre magazine, à condition qu’elles décryptent la société contemporaine et dessinent les contours du monde de demain.

Nous avons donc commencé notre aventure à l’échelle nationale, en Espagne en étant distribués à Barcelone et à Madrid. Puis à partir du numéro 4, nous avons commencé à abolir les frontières en nous introduisant dans les trains Elipsos reliant Barcelone à Madrid, Paris et Genève. L’actuelle réflexion autour de notre future plateforme web en partenariat avec l’école de commerce l’ESEC à Barcelone, nous a amenés à faire évoluer le projet vers une tour de Babel journalistique, en introduisant d’autres langues qui cohabiteront avec le Français. Le maître mot : l’Autre. Ainsi, Rézo mag se construit comme un voyage initiatique, un récit d’aventures, où chaque rencontre, chaque sujet a son importance. Le sens est partout à condition de savoir le chercher.
Valérie Zoydo

Créer, c’est résister

Frida Khalo par Julien Levy,New York, 1938

Dans la vidéo qui suit, Gilles Deleuze, associe l’acte de création à une forme de résistance. « Un des motifs de l’art et de la pensée c’est une certaine honte d’être un homme », déclare le philosophe. « L’art consiste à libérer la vie que l’homme a emprisonnée ». « L’homme ne cesse d’emprisonner la vie, de tuer la vie ». « L’artiste c’est celui qui libère une vie, une vie puissante, une vie plus que personnelle. » C’est ça résister…

Et cette résistance , se pratique en réseaux, (en REZO?) « La fonction du réseau c’est de résister et de créer ». Merci cher Monsieur Deleuze de nous conforter dans nos actes créateurs, quels qu’ils soient : une entreprise, une oeuvre d’art, un article, un livre, un média, un projet … En créant Rézo fin 2010, nous nous sommes inscrits dans cette volonté de proposer des visions alternatives d’un monde qui change, avec toutes les difficultés et le risque que la liberté implique. Mais vos mots donnent du courage pour poursuivre cette aventure et pour stimuler la mise en réseaux de penseurs, experts de la société civile, artistes, visionnaires bref, tous ces résistants à la pensée unique, qui à leur manière veulent changer le monde.
VZ

« Curation », « Webinage », ou le tri sélectif de l’information

Crédit: Juliana Peña

La récente rencontre avec Francis Pisani, (journaliste, blogger, auteur du projet Winch 5, un tour du monde des nouvelles technologies et des réseaux sociaux) et de longues conversations passées à débattre autour du journalisme, de la presse écrite et du Web lors d’un de ses passages à Barcelone m’ont donné l’envie d’utiliser ce blog non pas seulement comme un relais de notre magazine Rézo, mais surtout comme un laboratoire d’idées.

Avant de lancer notre plateforme web définitive dont je vous parlerai prochaînement,  l’idée est de tenter de nouvelles expériences journalistiques, réfléchir autour de modèles innovants de médias en terme d’offre de contenus, et faire de la curation ou du webinage.

Mais qu’est-ce donc? Dans un billet posté par Benoit Raphael en août dernier, il explique justement que la curation est l’acte de filtrer l’information sur la toile , la mettre en perspective, la sélectionner dans ce magma narratif où il est parfois difficile de distinguer le vrai du faux, le pertinent du non pertinent ou l’événement du non-événement. La curation pourrait-être une sorte de label citoyen et participatif de l’information, puisque nous sélectionnons et nous recommandons un article qui nous paraît intéressant. C’est peut-être pour cela que Francis Pisani préfère inventer le mot « webinage »  en guise de clin d’oeil sans doutes à une sorte de copinage intellectuel sur le web: « Si tel ami me recommande cet article sur Twitter, c’est une valeur sûre »… Nos contacts sur facebook ou Twitter, les bloggers que l’on suit, deviennent alors des dénicheurs de bonnes informations.

Mais finalement c’est aussi le travail des journalistes dont la fonction tend de plus en plus à opérer un tri sélectif de l’information que d’aller chercher une nouvelle information sur le terrain. Car le trop plein d’informations constitue une pollution en soi, endommage, et fait de l’ombre à l’info qui, elle, donne du sens. Il faut donc instaurer une écologie du web, recycler les bonnes infos, les rendre durables, effectives. Soyons les chiens truffiers de l’info! Les sourciers de contenus qui proposent de l’analyse et une valeur ajoutée pour comprendre la complexité de la société

Je me servirai donc entre autres de ce blog pour appeler votre attention sur certains sites intéressants, vous faire partager mes trouvailles, -et autant que faire se peut- diversifier les sources de l’information en ouvrant pourquoi pas ce blog à différents experts de la société civile, différents acteurs (ONG, artistes, entrepreneurs sociaux etc…) et surtout d’autres cultures, d’autres regards, points de vue, opinions, et grande nouveauté … d’autres langues. J’attends donc votre visite dans notre tour de babel journalistique.

Valérie Zoydo

La révolution intime selon Sean Lee

Sean Lee est un jeune photographe de 27 ans, basé à Singapour. Critique à l’égard du
peu de communication et de connaissance de soi au sein des familles asiatiques, il a utilisé la
photographie dans cette série de photos intitulée Homework pour pousser les membres de
sa propre famille dans leurs retranchements. Grâce au processus de création photographique
qu’il utilise comme outil de révolution personnelle, Sean est parvenu à ce que la vie
familiale devienne plus authentique, émotionnelle et davantage ouverte aux démonstrations
physiques. Interview.

Rézo : Pensez-vous que la société actuelle nous empêche
d’être nous-mêmes ?
Sean Lee : Ce que je sens en général est que dans les sociétés
modernes, la définition du succès peut être très étroite. Il
est toujours mesuré selon des critères matérialistes. Et cela se
produit de la même manière dans le “monde de l’art”. On en est
arrivé au point où les gens pensent qu’ils ne valent que ce qu’ils
possèdent. De la sorte, on peut toujours être tenté de sacrifier
ce qu’on aime vraiment pour quelque chose de plus substantiel
au niveau matériel et financier. Pour ma part, je dois admettre
qu’il m’est parfois difficile de me débarrasser de cette perception.
Mais au bout du compte, ce qui importe est de garder la
magie de la création. Etre capable de créer quelque chose. Une
photographie, une peinture, une sculpture ou une histoire : ce
sont des choses extraordinaires. L’imagination est notre bien le
plus précieux.
J’ai mes rêves et mes ambitions en tant que photographe. J’ai
parfois l’impression qu’ils sont trop ambitieux pour voir le jour.
Mais au final, j’essaie toujours de garder à l’esprit que le moindre
acte de création est un privilège, et que pour ça, je dois être
reconnaissant.
La photographie a-t-elle été une révolution intime pour
vous ? Cette dernière est-elle un procédé nécessaire ?
S. L. : Pour ma part, la photographie est avant tout un outil
introspectif. Je veux la mettre à profit pour réaliser une quête
intérieure plutôt que de l’utiliser pour documenter ce qui m’est
extérieur et étranger. Je souhaite créer des histoires dans lesquelles
je puisse m’engager et me retrouver. La meilleure sensation
que je puisse avoir est celle d’être transformé par mon travail.
J’ai besoin d’être profondément concerné par ce que je fais.

Dans vos photos, on retrouve l’allégorie de la naissance.
Avez-vous eu l’impression de naître une seconde fois à
travers ce travail ?
S. L. : Tout travail qui en vaut la peine devrait être perçu comme
une naissance. C’est du moins ce que je pense. Vous traversez
un certain nombre de difficultés et une sorte de dépression prénatale
avant de finalement donner naissance à quelque chose
de précieux. La naissance est en réalité une excellente allégorie
de l’acte de création. On se retrouve enceinte d’une idée,
ensuite on travaille dur pour la concevoir, pour la rendre réelle,
la faire exister.
Vous vous sentez accompli aujourd’hui ? Et votre famille,
les avez-vous aidés à mieux se connaître eux aussi ?
S. L. : Ma famille et moi nous sommes rapprochés et nous
avons partagé des moments merveilleux au cours de ce travail.
Certains se retrouvent dans les photos, d’autres non. La première
fois que ma famille est venue pour mon exposition, c’était
à Singapour. Ce fût très spécial pour moi, car j’ai vu qu’ils étaient
vraiment fiers de moi.
Ont-ils eux aussi connu une révolution intime ?
S. L. : Oui, ils se sont rapprochés, et ils se sont montrés plus
impliqués dans mon travail, plus compréhensifs et encourageants.
Ils pensent toujours que je suis un peu bizarre mais, je
crois, dans le bon sens.
Pensez-vous que si tout le monde s’adonnait à une activité
créatrice, les choses tourneraient un peu mieux ?
S. L. : C’est difficile à dire. Chaque personne est unique, et
les situations personnelles sont trop différentes pour se prononcer.
Mais oui, avoir des photographies dans nos vies est
un privilège, alors utilisons-le pour de bon. Utilisons-le d’une
manière qui soit remplie de sens pour chacun de nous.

Propos recueillis par Valérie Zoydo, traduction par Emmanuel Haddad

Itinéraire d’un Affranchi

crédit : Valérie Zoydo

 

A trois heures de Berlin, dans la quatrième ville de Pologne, Wroclaw, le catalan Alex Capdevila vit dans une maison flottante qu’il a construite. A l’heure du changement climatique, il a traversé l’Europe pour proposer un nouveau type d’habitat. Et les premiers clients sont au rendez-vous. Rézo est allé à sa rencontre. Reportage.

 

Alex Capdevila fait partie de ces itinérants, ces doux rêveurs, ces Robinson Crusoë, qui osent tout explorer, mourir et renaître, jusqu’au boutistes quel qu’en soit le prix. Ancien designer graphique à Barcelone et ex-directeur artistique dans une agence de publicité, ce Catalan a tout quitté pour construire une maison flottante en Pologne, sur un fleuve, l’Oder, qui traverse Wroclaw, considérée comme la Venise polonaise. Cet aventurier d’être soi déambule avec ses convictions, ses croyances, sa philanthropie, vogue entre sa légèreté d’enfant et sa gravité d’adulte. Existentialiste, en colère contre les dogmes étatiques, religieux et familiaux, il a pris le temps de ses 44 ans pour tout désapprendre, et réapprendre à être lui. Penser par lui-même. Paradoxal, cet homme fin aux allures de directeur d’une maison de couture, toujours tiré à quatre épingles -mais laissant tout de même quatre jours à sa barbe grisonnante- en veut aux institutions, aux impôts, aux banques. En avance sur son temps, un zeste inquiet, mais optimiste, il laisse transparaître la solitude des gens lucides.

Une maison mobile

Sur le bord du fleuve, cachée derrière les haies, sa maison pourrait être une cabane au fond du jardin, mais celle-ci, flotte. Démontable et remontable à loisir, elle est mobile, comme lui. “Je peux vivre où je veux”, se complait-il à rappeler. Avec ses airs de Belmondo dans le film Itinéraire d’un enfant gâté, il se déplace en barque pour aller faire ses courses, pour acheter entre autres des légumes chez un producteur des environs. Lui qui, il y a peu de temps travaillait encore dans les atmosphères ouatées des bureaux barcelonais, n’hésite pas à se retrousser les manches et réhausser l’ourlet de son pantalon pour retirer l’eau de sa barque après la pluie. Seul dans cette maison cubique, minimaliste, aux lignes parfaites, il vit comme dans le ventre d’une mère, au milieu de l’eau. La maison est autosuffisante : elle produit plus d’énergie qu’elle n’en consomme. L’électricité vient d’un système mixte de plaques solaires et de moulin à vent. Quant à l’eau, elle est puisée dans la rivière grâce à un système de filtres.

Cette maison, Alex y a travaillé comme la première page d’un roman. Il l’a dessinée, y a cristallisé ses espoirs et l’utilise comme un laboratoire pour, il l’espère, n’être que le premier tome d’une longue saga. Il l’a bâtie avec son ami polonais Wojciech Bartosiewicz qui l’a accueilli lorsqu’il est arrivé. Un an d’investigations a été nécessaire pour mettre au point leur brevet : 550kg/m², une structure métallique fortement isolée pour lutter contre les températures extrêmes et faire des économies d’énergie. Le tout sans un gramme de béton.

L’habitat du futur
Quand ils évoquent leurs souvenirs, le polonais, grand gaillard de deux mètres ne manque pas de s’émouvoir en se rappelant la solitude de son ami dans cette
épopée. En attendant de pouvoir s’installer dans sa maison, Alex a vécu dans une caravane. Un jour, alors qu’il assemblait avec son associé les premières pièces sur l’eau, l’hiver les a pris de court : le fleuve s’est gelé en trois jours. Remorqués par un transporteur fluvial, ils se sont vus contraints de rompre la glace pour rejoindre un emplacement plus sûr, à l’abri des courants et du gel. Depuis, Alex n’en a plus jamais bougé. Aujourd’hui sa maison est prête, flamboyante, et les visites vont bon train. Car le bouche à oreille a fait le reste du travail. La presse polonaise commence à s’intéresser à ce Catalan hors du commun. Un photographe de mode veut y faire son studio. Une jeune femme, qui travaille en indépendante et qui vend son appartement projette de vivre, elle aussi sur une rivière, au sein d’une communauté de voisins qu’Alex et Wojciech sont en train de créer. Un Français souhaite quant à lui, 62,5m² de plein pied en guise de résidence secondaire. Deux hôtels prévoient de lui commander de petites maisons flottantes, comme chambres bungalows. Un autre lui demande une maison pour pouvoir la déplacer d’hiver en été, de la montagne à la mer. Ou encore, un particulier imagine une maison flottante sur la mer, dans le nord de la Pologne, en guise de bar pour Wind surfers. En attendant, Alex se déplace dans quelques semaines à Varsovie pour donner une conférence sur les énergies renouvelables. Car sans peut-être le savoir, ce
touche-à-tout participe à construire l’habitat du futur : autosuffisant, mobile, démontable à l’image d’un meuble Ikea et adaptable aux zones inondables et à des zones urbaines peu exploitées, comme les rives des fleuves ou les rivières. Et surtout l’habitat social, avec des prix à 1.000,00 e/m². En tout cas, Alex Capdevila croit dur comme fer à l’avenir de son projet, et c’est bien là le secret des bâtisseurs de légende : y croire, y croire encore, ne jamais fléchir et toujours être soi. Et le mariage Alex, c’est pour quand ? “Pas avant mes 99 ans, mais vous êtes invités, bien sûr”.

Valérie Zoydo

Pour aller plus loin :
http://isolasystem.pl/

Volatile Skin, ou l’éloge de l’éphémère

Volatile skin, ou l’éloge de l’éphémère.



A travers une conversation avec l’artiste Stéphane Villafane, Rézo vous invite à découvrir son travail, qui tente de saisir et de fixer la fugacité de l’existence.

Chez Rézo, nous avons apprécié votre approche de la fugacité, cette fameuse notion de “passage inexorable de notre existence” que vous rappelez souvent dans votre oeuvre et qui s’oppose au désir d’immortalité. Faut-il prendre conscience de notre mort pour vivre intensément?

Stéphane Villafane : Depuis très jeune, je vis avec la conscience qu’il y aura une fin. Rien de dramatique ou de négatif, bien au contraire… Une force, une envie d’exister. Nous sommes de passage dans l’immensité changeante du temps et de l’espace qui nous entoure, c’est ainsi et c’est une certitude avec laquelle il faut vivre pleinement sans se voiler la face. La vraie question est, me semble-t-il, comment remplir ce bout de vie pour faire en sorte qu’il soit, dans la plus grande des espérances, l’éclat d’un météore. Un écho sublime, une résonance d’une étrange beauté dans l’immensité, une forme d’éternité pour ne pas disparaître à tout jamais dans la brièveté de la vie et l’inanité des choses terrestres.

Finalement nous rendre compte de cette fugacité nous rendrait plus heureux et plus ancrés dans le présent… Votre travail critique-t-il la relation qu’entretient l’occident avec le corps et la mort ?

S. V. : Dans La vie est un songe, Calderón fait dire au bouffon Clarin : “Le roi rêve qu’il est roi et il vit cette illusion, commandant, ordonnant, gouvernant ; et cette gloire, prêt fugitif, est écrite sur le vent et la mort, la réduit en cendres.” Il en est ainsi aujourd’hui de nos sociétés de plus en plus illusoires et fragiles, bâties sur la consomption du présent. Je pense alors que, pour remédier à cette maladie, il faut vivre outrageusement, avec de la superbe et du panache, mots tabous, mots effacés de nos mémoires et pourtant les véritables clés de notre salut face à cette fugacité… amie. Il faut bien avouer que sans cette dernière, si nous étions tout simplement immortels, nous serions sans désir et sans ardeur, pour ainsi dire morts.

Vous êtes vous inspirés de l’actualité en réalisant votre oeuvre ?

S. V. : Je préfère parler d’une inspiration, d’une source visuelle ou littéraire sans trop m’attacher de manière littérale à l’actualité pour créer une oeuvre. Une trop grande fidélité aux phénomènes de société me conduirait à une peinture anecdotique, ce dont je me défends. Je citerai Michel Foucault qui, dans Les mots et les choses écrit : “Alors, on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer, un visage de sable”. Mon travail témoigne de cet état des choses, de l’actualité de ce constat. A mes yeux, les oeuvres magistrales de Rembrandt, de Velázquez, de Goya n’ont jamais été aussi actuelles pour exprimer cette approche de l’éternité paradoxalement sublimée par une inexorable temporalité. Dans Figurants fugitifs, Paul Nizon écrit à propos du chef-d’oeuvre de Goya intitulé La Marquise de Solana : “Une apparition comme venue de l’au-delà… La Solana est à ce point spiritualisée qu’elle n’est presque plus qu’un voile, un esprit, un spectre, pour autant qu’on veuille associer cette idée-là à l’expression de l’humanité la plus noble. La plus haute densité d’être-là et d’être-homme, conjurée avec un minimum de moyens. Pure existence, pure essence. Résistance.” Volatile Skin, oeuvre dans ce sens.

Vivre intensément signifie-t-il dans vos propos privilégier l’hédonisme ?

S. V. : J’ose croire (étant plutôt philanthrope qu’hédoniste de nature) que nous devons malgré tout oeuvrer dans notre vie pour, ne pas disparaître, ne pas oublier, ne pas être oublié, résister… dans notre inexorable fugacité. C’est cette conscience là qui m’habite et je ne peux m’empêcher, en disant cela, de penser à Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand : “…on ne se bat pas dans l’espoir du succès… non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile…” C’est véritablement cela le panache. Finalement, dans nos sociétés, vivre intensément devient vital avec de si simples sentiments qu’ils en deviennentsinguliers : Aimons. Vivons intensément nos passions, nos rêves. Soyons transportés, exaltés et faisons en sorte que ces élans perdurent à jamais… L’autre soir, en relisant mes carnets de jeunesse, j’ai retenu ces quelques phrases, qui pourraient servir de conclusion, écrites il y a une vingtaine d’années et qui semblent m’habiter encore : “Dans la fugacité de nos vies, ce n’est pas la peur de la mort qui doit nous gouverner mais plutôt la peur de ne pas avoir assez vécu avant de disparaître. Vivre le présent, le croire-vivre plutôt que le savoir-vivre.”

Propos recueillis par Valérie Zoydo